Depuis la fin du 19e siècle, période marquée notamment par l’entrée des énergies fossiles dans nos économies et l’accélération de la croissance des populations, la responsabilité sociale de l’entreprise a beaucoup évolué. Au fil du temps et des événements (révolutions industrielles, développement de la société de consommation, premiers chocs pétroliers, révolution numérique et crise financière de 2008), les interactions de l’Entreprise avec des parties prenantes, toujours plus nombreuses, se sont multipliées.  Employés, actionnaires, collectivité(s), citoyens, consommateurs, ONG ont façonné avec l’Entreprise un dialogue nourri. Au point qu’aujourd’hui, la société civile attende beaucoup de «l’Entreprise Responsable». Retour sur cette notion de responsabilité au fil de l’Histoire.

Le paternalisme ou les débuts de l’entreprise comme acteur social

C’est à la fin du 18e siècle en Angleterre et au 19e siècle sur le continent européen que le boom des inventions et notamment le couplage charbon-vapeur – qui permet la transformation de l’énergie thermique en énergie mécanique – donne naissance à l’industrialisation. Les entreprises se créent alors autour d’inventeurs, d’artisans ayant développé de nouvelles techniques ou encore d’apporteurs de capitaux qui misent sur les deux premières catégories pour lancer de nouvelles activités manufacturières et répondre aux besoins d’une population grandissante.

Jusqu’alors confiée aux institutions de «charité chrétienne» (orphelinats, hôpitaux religieux, patronages, etc.), la prise en charge de la question sociale – sous l’influence des philosophes et penseurs du Siècle des Lumières – va petit à petit émerger dans les cercles bourgeois et notables sous le terme de «philanthropie».

Avec le développement de l’industrie, la société découvre en effet l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres et certains, comme le baron de Gérando en France, s’inquiètent des conséquences de l’industrialisation qui, bien que bénéfique pour la société, en menace néanmoins ses fondements: «L’industrie guérit les blessures qu’elle a faites. Mais ces résultats ne sont point absolus et ne s’opèrent pas sans l’immolation de quelques victimes.» dit-il.

Les modèles philanthropiques paternalistes se développent alors dans les bassins ouvriers, autour de patrons qui financent collectivement les infrastructures et services qu’ils proposent, espérant s’assurer ainsi de la pérennité de leur main d’œuvre. Véritables innovations sociales néanmoins, les «caisses d’épargne» et la prévoyance sont nées de la volonté de patrons paternalistes de retenir leurs employés en leur fournissant «plus» que le salaire relevant des besoins primaires. On peut ici citer l’exemple de James Fazy, homme politique suisse de renom qui rédigea la Constitution cantonale de Genève en 1847 et fonda en 1849 Les Rentes Genevoises – première société d’assurance mutuelle, visant à permettre une retraite décente aux personnes modestes. C’est une vision qui scelle la relation dans le devoir mutuel : «en bon père de famille» – modèle social le plus courant à l’époque -, le patron se soucie de ses ouvriers comme le père de ses enfants. Ainsi, au-delà du cadre du travail, le patron intervient dans toutes les sphères de la vie des employés. Il construit des infrastructures près de l’entreprise, dont notamment des logements à faible loyer pour les employés et des écoles pour leurs enfants, ce qui donne naissance à des villes-usines. On peut citer en France les exemples de Schneider au Creusot et à Montceau-les-Mines1, de Krupp dans la Ruhr en Allemagne ou encore la Cité Solvay de l’entreprise belge éponyme, inspirée de l’hygiénisme en vogue à l’époque avec un système de distribution d’eau, des bains-douches et un éclairage public alimentés au gaz.2 Cette forme de RSE – qui n’en porte pas encore le nom – que propose l’entreprise paternaliste au travers d’actions pour assurer auprès des employés la charge de santé, de logement décent et d’éducation des enfants est une approche qui dépasse déjà la valeur actionnariale de court-terme.

«Les modèles philanthropiques paternalistes se développent alors dans les bassins ouvriers, autour de patrons qui financent collectivement les infrastructures et services qu’ils proposent, espérant s’assurer ainsi de la pérennité de leur main d’œuvre.»

L’entreprise industrielle et la naissance des droits des salariés

Dès la fin du 19e siècle et plus encore au début du 20e siècle, deux nouveaux principes émergent aux États-Unis. L’efficacité du travail est modélisée, avec le Taylorisme et son «organisation scientifique du travail». D’autre part, en contrepartie de la pénibilité liée au travail en rotation et des gestes répétitifs des ouvriers spécialisés, Ford introduit des droits pour ses salariés. Fort du succès de la célèbre automobile «la Ford T», l’industriel octroie de meilleurs salaires, augmentant ainsi le pouvoir d’achat de ses ouvriers. En outre, il réduit la journée de travail de 10h à 8h. Rapidement imité, le modèle productiviste fordiste atteint cependant des limites car l’absentéisme n’est plus toléré et les inspecteurs du « département social » de l’entreprise enquêtent sur les bonnes mœurs des salariés. L’entreprise s’inscrit alors dans une forme d’autorité morale mais entame néanmoins un virage majeur: celui de la responsabilité de l’employeur vis-à-vis de ses salariés (salaire décent, droit au repos): c’est la notion de compromis social.

Ce compromis s’explique par la montée d’une nouvelle partie prenante dans le paysage social. Dans un contexte géopolitique mondial très mouvementé, la fin du 19e siècle et la première moitié du 20e seront le théâtre de nombreuses tensions populaires tant aux États-Unis qu’en Europe. Le syndicalisme s’y développe pour répondre aux besoins d’entraide solidaire des ouvriers concentrés dans des villes proches des usines et souvent déracinés de leur région ou pays d’origine. Les fondements sociaux initiés par les sociétés paternalistes (couverture santé, prévoyance, épargne…) sont progressivement étendus et donnent naissance à de premières lois (âge de départ à la retraite des ouvriers à 65 ans en France en 1910 par exemple) sous la pression sociétale et syndicale. La RSE se structure alors dans la concertation entre des parties prenantes élargies (patronat, syndicats, institutions locales…) et par branches d’activité, comme en Suisse où le partenariat social se fonde sur des conventions collectives.

L’après Seconde-Guerre mondiale et le tournant du 20e siècle: reconstruction, performance et mécénat d’entreprise

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe connaît une période marquée par la nécessaire reconstruction qui assure d’un plein emploi la main d’œuvre – parfois manquante – et favorise la croissance économique autant que les avancées sociales. En Suisse, la loi fédérale sur l’AVS est approuvée en 1946 par l’Assemblée fédérale. Elle est ensuite soumise à une votation populaire en 1947, qui permet au peuple de l’accepter à 80% des voix.3 C’est la naissance de l’État Providence, avec la fondation en France de la Sécurité sociale : caisse unique placée sous le contrôle de l’État qui collecte les cotisations auprès des entreprises et non plus à l’initiative de notables ou congrégations religieuses. C’est aussi le temps de la reconnaissance des syndicats, la création des comités d’entreprise, piliers de l’État social voulu par le Conseil national de la Résistance (CNR). En Grande-Bretagne, le NHS, service public de santé financé par l’impôt et garantissant la gratuité des soins, vient marquer lui aussi dès 1948 l’entrée dans l’ère de l’État Providence qu’avait ouvert le Président Franklin D. Roosevelt aux États-Unis avec le New Deal en réponse à la crise de 1929.

Libérée de l’assurance sociale des salariés prise en charge par l’État et influencée par la vision américaine libérale portée par Milton Friedman, la gouvernance des grandes entreprises évoluera, dans la seconde moitié du 20e siècle, vers un modèle actionnarial. Fondée sur la maximisation de la valeur, ce modèle incite les actionnaires à exiger que la valeur créée soit la plus élevée possible, gage de performance de l’entreprise. À la suite des chocs pétroliers des années 1970 et avec l’émergence de la mondialisation et sa concurrence, l’heure sera donc moins au dialogue social qu’à la maîtrise des coûts salariaux. Interrogé au Sénat des États-Unis en 1972 sur ces questions, Friedman dira:

«(…)La question est donc de savoir si les gérants d’entreprise, à condition qu’ils respectent la loi, ont des responsabilités dans leurs activités professionnelles autres que de faire autant de profit que possible pour leurs actionnaires ? Et ma réponse est non, ce n’est pas le cas.»

Dans le même temps cependant, le rapport Meadows (1972) – commandé au MIT par le Club de Rome – pose une réflexion sur les limites de la croissance économique. Au travers de projections mathématiques, le rapport montre que la croissance économique reposant sur la croissance démographique et l’exploitation de ressources toujours plus importantes, se heurte au risque de l’atteinte des limites planétaires. Revu en 1974, avec des conclusions moins tranchées introduisant la notion de «croissance organique», ce rapport sera suivi en 1987 par le rapport Brundtland des Nations-Unies qui introduit pour la première fois le concept de développement durable «qui répond au besoin du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs».

Les années 1990-2000 verront ainsi les fondations d’entreprises se développer, marquant la volonté citoyenne de l’Entreprise de participation à des grandes causes. C’est à cette époque par exemple que l’organisation à but non lucratif « 1% pour la planète » – qui vise à verser 1% du chiffre d’affaires des entreprises pour des associations environnementales – est initiée aux États-Unis par Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia.

Mais dans le même temps, des crises de confiance des citoyens vis-à-vis des entreprises marqueront une défiance de plus en plus grande. À l’image du scandale en 2012 qui a marqué l’agro-alimentaire en Europe avec la révélation de présence de viande de cheval dans des recettes surgelées… 100% bœuf. La crise financière et économique de 2008 aura un impact sur l’opinion publique qui réclame une plus grande régulation et transparence de marché. Une enquête menée en 2015 aux États-Unis montrait ainsi que 91% des consommateurs attendent des entreprises qu’elles agissent de manière responsable et répondent aux enjeux sociaux et environnementaux.4 Le risque réputationnel et la recherche d’une image citoyenne positive prennent alors une place importante dans les stratégies de l’Entreprise du 21e siècle… et s’y invitent même avec le pouvoir grandissant des ONG et d’entreprises à visée citoyenne comme Yuka, Foodvisor ou ScannUp, qui lancent des applications-guides cherchant à donner un maximum de transparence aux consommateurs.

La décennie 2010 voit donc se concrétiser, d’une part, la «posture citoyenne» exogène de l’Entreprise avec des actions à fort impact sociétal et, d’autre part, une prise en compte de la RSE dans les propres choix stratégiques endogènes de l’Entreprise. Au point que le Boston Consulting Group a proposé en 2017 de substituer au TSR (total shareholder return), le TSI (total societal impact) s’inspirant d’un article de la Harvard Business Review.5 D’ailleurs, les entreprises mettant un but sociétal au cœur de leur stratégie sont de plus en plus recherchées par les investisseurs, fait reflété par la forte croissance de l’investissement d’impact. Cette stratégie d’investissement responsable qui a progressé de 42% entre 2016 et 2020, se concentre en effet sur les entreprises visant à résoudre des problèmes sociaux ou environnementaux tout en générant une performance économique.6

le concept de développement durable

«qui répond au besoin du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs».

«J’ai le désir de nous voir capables d’inventer, de réinventer un modèle d’entreprise vivante. Une entreprise au service d’une économie vivante, non pas d’une finance réputée implacable d’une économie qui ne serait que le jeu de rouages désincarnés.»

Emmanuel Faber

Covid-19 : le virus qui fera tout basculer ?

La France avait initié avec la loi Pacte en 2019 une vision renouvelée du rôle de l’entreprise. Cette loi a en effet modifié l’article 1833 du Code Civil pour intégrer la notion jurisprudentielle d’intérêt social et affirmer la nécessité pour les sociétés de prendre en considération les enjeux sociaux et environnementaux inhérents à leur activité. La loi propose notamment d’inscrire dans les statuts de l’entreprise sa raison-d’être extra financière, voire de poursuivre une «mission» d’intérêt collectif. Certains éclaireurs, comme le groupe Danone dirigé alors par Emmanuel Faber s’y sont aventuré très tôt : «J’ai le désir de nous voir capables d’inventer, de réinventer un modèle d’entreprise vivante. Une entreprise au service d’une économie vivante, non pas d’une finance réputée implacable d’une économie qui ne serait que le jeu de rouages désincarnés.»

La crise sanitaire a depuis replacé au centre des débats la notion d’intérêt général et la question de la responsabilité (sanitaire, sociale, environnementale) des entreprises. Depuis la pandémie, celles-ci ont en effet mieux compris et perçu leur interdépendance dans une même chaîne de valeur. Et pour atteindre les objectifs fixés par l’Accord de Paris et le Pacte vert pour l’Europe, l’Union européenne accompagne ce mouvement. Si adoptée par l’Union européenne, la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) devrait faire rendre des comptes extra-financiers à un plus grand nombre d’entreprises dès 2024. La taxonomie européenne, nouvelle classification des activités économiques ayant un impact favorable sur l’environnement, va également dans ce sens en orientant les investisseurs vers des activités «vertes».7

«Au service du bien commun, consciente des limites planétaires, l’entreprise contributive est capable de revoir son modèle d’affaires pour s’adapter à son écosystème, à la notion d’économie de la fonctionnalité pour s’inscrire dans une démarche durable.»

L’entreprise contributive : modèle du futur ?

Un long chemin a ainsi été parcouru, fort des évolutions sociétales du dernier siècle, pour arriver à une nouvelle vision de ce que pourrait être l’entreprise «idéale». Dans un livre rédigé à 4 mains, Fabrice Bonnifet, directeur du développement durable du groupe Bouygues et président du Collège des directeurs du développement durable C3D, et Céline Puff Ardichvili, partenaire au sein de l’agence de relations presse Look Sharp, nous livrent cette vision de l’entreprise idéale. Au service du bien commun, consciente des limites planétaires, l’entreprise contributive est capable de revoir son modèle d’affaires pour s’adapter à son écosystème, à la notion d’économie de la fonctionnalité pour s’inscrire dans une démarche durable. Au-delà d’une démarche de décarbonation tenant compte des données scientifiques sur le réchauffement climatique, les auteurs militent pour l’intégration de la valeur immatérielle d’une entreprise, la fameuse valeur extra-financière ou «valeur partagée» qui n’oppose plus responsabilité sociale à l’activité économique mais la place au cœur des enjeux de l’entreprise et de ses parties prenantes. Enfin, les auteurs comparent également le principe de responsabilité à celui de liberté. «Au nom de la liberté, on ne peut pas faire n’importe quoi et notamment polluer. Il ne peut y avoir de liberté sans responsabilité» expliquait Fabrice Bonnifet dans une interview à Wedemain.8

Finalement, l’entreprise en ce début de décennie 2020 parviendrait-elle (enfin) à l’équilibre dans un véritable dialogue avec ses parties prenantes, assumant (pleinement) ses responsabilités ET sa liberté?

«Quand vous appartenez aux 1% les plus chanceux de la population,
vous avez l’obligation de penser aux autres 99%»

Warren Buffett

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